Tribune : le 100 % renouvelable en France, sans totem ni tabou

Dans la perspective d’engager la France dans une véritable trajectoire vers le 100 % renouvelable, il semble indispensable d’empêcher le démantèlement en cours d’EDF, tout en convaincant les fournisseurs alternatifs de renoncer aux bénéfices de la rente nucléaire, écrit Amandine Albizzati, PDG d’Enercoop.

Par Amandine Albizzati (PDG d’Enercoop)

Publié le 20 janv. 2021 à 11:10

 

Alors que le président de la République plaidait en décembre dernier au Creusot (Saône-et-Loire) pour un avenir national tourné vers le nucléaire, de nombreuses voix s’élèvent pour dessiner d’autres chemins énergétiques.

Une étude menée par des chercheurs du Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired) est venue récemment démontrer une nouvelle fois qu’un mix fondé sur du 100 % renouvelable en 2050 était non seulement possible, mais également plus rentable qu’un mix majoritairement nucléaire. Dans la même optique, dans une tribune publiée le 7 janvier dans « Les Echos », le président d’ekWateur Julien Tchernia mettait en avant l’absurdité économique qui caractérise l’obstination de la France à poursuivre coûte que coûte le développement de la filière nucléaire.

Mais prôner le 100 % renouvelable nécessite de dépasser les incantations et de s’engager pleinement pour construire une trajectoire de sortie du nucléaire. Pour les fournisseurs d’électricité, cela passe, entre autres, par un positionnement clair sur un sujet au cœur des débats énergétiques actuels : le mécanisme de l’Accès régulé à l’électricité nucléaire historique, plus connu sous l’acronyme Arenh.

Un mécanisme à reconfigurer

Le mécanisme de l’Arenh a été lancé en 2011 dans l’objectif de faire profiter les fournisseurs d’électricité concurrents d’EDF du bénéfice de la « rente nucléaire », afin d’encourager la concurrence sur le marché. Ainsi chaque année, EDF propose à la vente 100 térawatt-heure (TWh) de sa production d’électricité d’origine nucléaire, à un prix fixe et attractif de 42 euros par mégawatt-heure(MWh) (alors que le prix moyen sur le marché oscille autour de 50 euro le MWh). Depuis plusieurs années, ce dispositif rencontre un grand succès puisque la quasi-totalité des fournisseurs se ruent vers l’or. Pour 2021, la Commission de régulation de l’énergie a annoncé que l’ensemble des demandes émanant de 81 fournisseurs avaient atteint 146 TWh, soit bien au-delà du seuil prévu.

Or, ce mécanisme pose de nombreux problèmes. Outre le fait qu’il génère de la confusion auprès des consommateurs (qui pensent choisir des offres vertes sans avoir conscience qu’elles sont teintées de nucléaire), il est accusé par EDF et par le gouvernement d’être responsable d’un sous-financement chronique de l’opérateur historique. C’est pourquoi la France plaide fortement à Bruxelles pour obtenir sa révision, en contrepartie d’un engagement à scinder le groupe en plusieurs entités dans le cadre du projet dit «Hercule», légitimement contesté par de nombreux acteurs qui considèrent ce démantèlement néfaste pour l’intérêt général et la transition énergétique.

Ces débats actuels sur l’évolution de l’opérateur historique sont évidemment d’intérêt public, tant il est évident que la stratégie d’EDF a un impact majeur sur l’avenir énergétique de la France, et des conséquences concrètes pour tous les citoyens. Ils doivent donc être appréhendés avec un grand sens de la responsabilité collective, y compris par les fournisseurs d’électricité concurrents à EDF.

Débat public sur l’Arenh

Dans la perspective d’engager la France dans une véritable trajectoire vers le 100 % renouvelable, il semble ainsi indispensable d’œuvrer à empêcher le démantèlement en cours d’EDF tout en mobilisant des moyens accrus pour accompagner la nécessaire mutation du groupe. Pour cela, les fournisseurs alternatifs qui souhaitent s’engager pour la transition énergétique pourraient agir en reconsidérant leur position vis-à-vis de l’Arenh.

Dans le cadre du mécanisme actuel, prévu pour encore quelques années, les fournisseurs pourraient s’engager à renoncer à leurs droits, en contrepartie d’une obligation pour EDF, dans le cadre d’une trajectoire démocratiquement débattue et clarifiée, de se servir du manque à gagner ainsi retrouvé pour financer sa transition vers le 100 % renouvelable (plan d’évolution professionnelle des salariés, moyens supplémentaires pour la fermeture progressive des centrales, investissements accrus dans les renouvelables…).

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Quant à l’avenir de l’Arenh, au lieu de discussions opaques à Bruxelles autour d’arrangements juridiques et financiers qui ne dessinent pas de perspectives claires et ambitieuses pour la transition énergétique, ouvrons un véritable débat public pour se demander comment concilier accompagnement d’EDF dans une trajectoire de sortie du nucléaire, contribution de tous les acteurs au développement des renouvelables, et accès de tous à l’énergie.

Ces changements de posture supposent que les pouvoirs publics s’engagent véritablement vers un système énergétique 100 % renouvelable, en se détachant des vieilles lunes nucléaristes. Et que les acteurs du marché, dont l’existence concurrentielle n’est pas menacée aujourd’hui, acceptent de repenser leurs modèles pour sortir d’une vision de profit de court terme et s’engager pleinement dans le financement de la transition. Ces préalables ne sont pas réunis à l’heure actuelle mais il semble d’autant plus indispensable de porter ces propositions pour espérer les voir publiquement débattues. Car il ne faut se tromper ni d’ennemi, ni de combat : notre objectif collectif ne saurait être l’affaiblissement d’EDF au profit de l’accroissement infini d’une dynamique concurrentielle, mais bien la recherche d’une contribution de tous les acteurs énergétiques, privés et publics, à l’émergence d’un système garantissant à tous l’accès à une énergie renouvelable à un prix accessible.

Amandine Albizzati est PDG d’Enercoop, fournisseur français d’électricité d’origine renouvelable.

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